AccueilActualitésFAQRechercherS'enregistrerConnexion


https://lh3.googleusercontent.com/-Y8QwLQQ_mTc/Tm9iMqQ10wI/AAAAAAAAEk4/oOsk8iNy2Rs/s912/buck%252520vole%2525202.jpg



Partagez | 
 

 Les compagnons intemporels « Tchok le choucas » Et observation d’une colonie.

Aller en bas 
AuteurMessage
Apo
Kipik
avatar


MessageSujet: Les compagnons intemporels « Tchok le choucas » Et observation d’une colonie.   4/5/2011, 00:25









Les compagnons intemporels ... "Tchok le choucas"

De: Konrad Lorenz




La tempête de printemps chante dans la cheminée et, devant la fenêtre de mon cabinet de travail, les vieux épicéas agitent leurs branches en gémissant. Soudain débouchent dans le nouveau ciel nuageux encadré par ma fenêtre, une douzaine de projectiles noirs de ligne aérodynamique ou en forme de gouttes. Lourds comme des pierres, ils tombent, tombent, presque à toucher la cime des arbres, déploient soudain de grandes ailes noires, deviennent des oiseaux, de légers chiffons volants que le vent emporte, enlève et chasse hors de mon champ visuel.

Je m’approche de la fenêtre pour regarder le jeu des choucas et de la tempête.

Jeu ?
Oui, jeu au sens le plus exact du terme : mouvement connu, accompli et goûté pour lui-même et non en vue d’un but intéressé et, notons-le bien, mouvement appris, non pas instinctif et héréditaire ! Car, précisément, cet exercice des oiseaux, l’utilisation du vent, l’appréciation des distances et surtout la connaissance des conditions atmosphériques locales et des lieux où, selon la direction du vent, se trouvent les courants ascendants, les trous d’air ou les tourbillons, tout cela n’est pas un bien inné mais individuellement acquis.

Et que ne font-ils pas avec le vent, ces choucas ! On pourrait croire, à première vue, que le vent joue avec les oiseaux, comme le chat avec la souris. Mais c’est l’inverse : ce sont les oiseaux qui jouent avec la tempête. Ils laissent le vent faire d’eux presque … mais seulement presque … ce qu’il veut, ils se laissent porter par le courant ascendant, haut, très haut dans le ciel ; on dirait alors qu’ils tombent vers le haut, puis, d’un petit geste nonchalant d’une aile , ils se retournent sur le dos, ouvrent, une fraction de seconde, leur voilure de bas en haut contre le vent, s’abattent en piqué à une vitesse bien supérieure à la chute libre, se remettent, du même imperceptible mouvement d’aile presque complètement fermées, ils foncent sur des centaines de mètres vers l’ouest, à une allure folle, contre la tempête qui veut les entraîner vers l’est. Cela ne demande aucun effort aux oiseaux, l’élément aveugle assume tout le travail nécessaire pour les porter à travers les airs à une vitesse qui dépasse largement cent kilomètres à l’heure ; le choucas n’a rien eu d’autre à faire que deux ou trois mouvements paresseux et presque imperceptibles de ses ailes noires. Souveraine domination de la violence brute, triomphe grisant de l’organisme vivant sur les forces élémentaires de l’inorganique !

Vingt-quatre ans ont passé depuis que le premier choucas volait ainsi autour du toit d’Altenberg, depuis que ces oiseaux aux yeux d’argent ont pris possession de mon cœur. Et comme il en va souvent des grandes amours de notre vie, je ne me doutais de rien le jour où je fis la connaissance de mon premier jeune choucas. Il habitait une cage assez sombre dans la boutique d’animaux de Rosalia Bongar dont je suis le client fidèle depuis plus de quarante ans et, moyennant quatre schillings, il fut à moi. Je ne l’achetai pas a des fins scientifiques mais uniquement parce que l’envie me prit de remplir de bonne nourriture le grand bec rouge bordé de jaune que l’oiselet ouvrait tout grand. Quand il serait devenu capable de se débrouiller tout seul, je lui rendrais sa liberté. C’est ce que je fis, bien entendu, mais la conséquence inespérée de ce lointain achat fut qu’aujourd’hui encore les choucas couvent sous notre toit. Jamais un mouvement de pitié envers un animal ne m’avait rapporté une telle récompense.

Il est peu d’oiseaux, peu d’animaux supérieurs en tout cas(les insectes bâtisseurs de cités sont une autre histoire), qui aient une vie familiale et sociale aussi développée que le choucas. Il s’ensuit qu’il y a peu de petits animaux aussi incapables de se tirer d’affaire tout seuls, aussi touchant dans leur dépendance de celui qui les soigne, que les jeunes choucas.

Quand les tuyaux de ses grandes plumes furent cornés et mon choucas capable de voler, il témoigna d’un attachement absolument filial à ma personne. Il volait derrière moi de pièce en pièce a travers la maison et, s’il m’arrivait parfois de le laisser seul, il me poursuivait désespérément de son cri : « Tchok ». Cet appel devint son nom et, de là, naquit la tradition de baptiser chaque oiselé élevé seul, d’après son cri.

Un petit choucas qui porte à son éleveur toute sa juvénile affection est évidemment d’un grand intérêt scientifique. On peut sortir avec lui, on peut étudier son vol, ses façons de se nourrir, bref, tout son comportement, dans un milieu totalement naturel, sans la contrainte de la cage, et cependant de tout près. Je ne crois pas avoir jamais appris d’un oiseau autant de choses et aussi essentielles que j’en ai appris de Tchok pendant l’été 1926.

C’est à cause de mon imitation de l’appel des choucas que Tchok me préféra très vite à tous les autres humains. Il m’accompagnait en volant dans de longues promenades et même des randonnées à bicyclette, avec la fidélité d’un chien. Bien que, sans aucun doute, il me connût personnellement et que je fusse le seul objet de son attachement, l’élément instinctif, l’espèce de reflexe qui caractérisait sa façon de me suivre, se manifestait souvent de façon très bizarre : lorsque quelqu’un, marchant d’un pas beaucoup plus rapide que moi à ce moment, me dépassait, le choucas me quittait régulièrement pour accompagner l’inconnu. Il s’apercevait toutefois bientôt de son erreur et revenait à moi ; à mesure qu’il grandissait, la correction devenait de plus en plus rapide. Cependant un petit élan, un geste exprimait l’intention de suivre celui qui marchait le plus vite se produisirent encore fréquemment par la suite.

Mais Tchok se trouvait dans un bien plus grave dilemme quand une ou plusieurs corneilles volaient devant nous. La vue d’une paire d’ailes noires battant l’air et s’éloignant rapidement éveille chez un jeune choucas l’instinct impérieux de voler à sa suite. Tchok n’y pouvait résister et les plus tristes expériences ne lui servirent de rien. Car il se lançait aveuglement derrière les corneilles et se trouva souvent entrainé si loin par une troupe de ces oiseaux qu’il s’en fallait d’un cheveu qu’il ne fût perdu.

Sa conduite, au moment où les corneilles se posaient, était singulière. A l’instant où celles-ci cessaient de voler, c'est-à-dire où le battement des ailes noires s’arrêtait, Tchok se sentait abandonné et lançait vers moi le cri plaintif et particulier par lequel les jeunes choucas égarés appellent leurs parents. Dès qu’il m’entendait lui répondre, il prenait son vol vers moi avec une telle énergie qu’elle entraînait souvent les corneilles, si bien qu’il me revenait à la tête de toute la troupe. Dans ce cas, je devais faire remarquer aux corneilles ma présence de très loin si je voulais éviter de nouvelles complications. Au début, alors que j’ignorais encore le danger, elles arrivaient derrière le choucas tout près de moi sans me voir ; puis, s’avisant soudain de ma présence, elles s’effarouchaient si fort et s’enfuyaient dans un tel mouvement de panique que Tchok, gagné par l’affolement général, repartait avec elles.

Dans toutes les manifestations du comportement social dont l’objet se définit par l’expérience individuelle, Tchok était conditionné par l’humain. De même que Mowgli du Livre de la jungle se considérait comme un loup, Tchok, s’il avait su parler, se serait certainement déclaré homme. Seul le mouvement des noires ailes battantes se traduisait congénitalement en lui par le signal : »Vole avec nous ! » Disons, de façon un peu anthropomorphique, que Tchok se prenait pour un homme tant qu’il allait à pied, mais s’il s’envolait, il se considérait comme une corneille mantelée car ce sont les ailes noires de cette dernière espèce qu’il avait connues en premier.

Quand l’amour s’éveilla en Mowgli, l’instinct tout-puissant lui fit abandonner ses frères loups pour retourner vers les hommes. Kipling a probablement raison : nous avons en effet tout lieu de croire que chez l’homme et chez la grande majorité des mammifères, l’objet de l’amour sexuel est reconnu à des caractères héréditaire infaillibles. Il n’en va pas de même chez les oiseaux. En effet, les oiseaux élevés seuls et qui n’ont jamais vu leurs semblables ne « savent » pas, dans la plupart des cas, à quelle espèce ils appartiennent, si bien que leur instinct social et leur amour sexuel s’adressent à n’importe quel être vivant avec lequel ils se sont trouvés dans certaines phases sensibles de leur jeunesse ; soit donc, très fréquemment, aux hommes. De là pourront découler, selon les circonstances, toutes les aberrations possibles.

Quand Tchok fut grand, il s’éprit de notre bonne qui se maria précisément à cette époque et alla s’installer dans un village à trois kilomètre de chez nous ; Tchok la découvrit au bout de quelques jours et élut domicile chez elle. Il ne revenait que la nuit au logis qu’il avait dans notre grenier. Mais à la mi-juin, quand la saison de l’amour des choucas fut passée, il revint soudain définitivement à la maison et adopta un des quatorze petit choucas que j’avais élevés ce printemps là. Tchok se conduisait avec son enfant adoptif exactement et jusque dans les moindres détails, à la manière des choucas normaux avec leurs enfants. Le comportement concernant les soins aux petits doit évidemment être inné car l’oiseau n’a jamais vu d’autres petits avant les siens. S’il ne réagissait pas devant ceux-ci selon un instinct héréditaire approprié, il ne manquerait pas de les déchirer et de les dévorer comme n’importe quel autre être vivant de cette taille.

Il faut noter ici que Tchok était une femelle et considérait certainement notre jeune servante comme un choucas mâle. Sa conduite ne laisse aucun doute à ce sujet. Il n’y a pas trace, chez les oiseaux, de cette prétendus « règle de transfert » selon laquelle les animaux femelles seraient attirés par les hommes, les animaux femelles seraient attirés par les hommes, les animaux mâles par les femmes, et qui ne se vérifie pas davantage, quoi qu’on en dise, chez les perroquets. C’est ainsi, par exemple, qu’un autre choucas, acheté adulte, mâle celui-là, s’était épris de moi et me traitait à tous égards comme une dame choucas. Cet oiseau s’efforçait, des heures durant, de me convaincre qu’il fallait m’introduire dans le creux qu’il s’était choisi pour nid et qui ne mesurait que quelques décimètres. De même, un moineau mêle apprivoisé, marqué dans son enfance par la société des hommes, essaya de m’attirer dans la poche de mon propre veston. Le choucas m’importunait fort en voulant à tout prix me donner à manger des morceaux particulièrement friands… selon son goût. Il témoignait, ce faisant d’une « compréhension » anatomique extraordinaire de la bouche humaine considérée comme lieu d’introduction ; je lui faisais le plus grand plaisir en ouvrant mes lèvres avec le bruit de demande correspondant. C’était là beaucoup d’abnégation de ma part car je n’aime pas sentir dans ma bouche des larves de charançons très finement effilochées et mélangées avec de la bave de choucas. Si je refusais de lui faire ce plaisir, ce qui est bien pardonnable, je devais prendre garde a mes oreilles, sinon je me serais soudain trouvé avec un conduit auditif bouché par une purée de vers bien chaude, et cela jusqu’au tympan car le choucas nourricier n’ «utilisait » mes oreilles que lorsque je lui refusais ma bouche, et cherchait toujours celle-ci d’abord.

Si j’ai élevé quatorze petits choucas pendant 1927, Tchok seule en est la cause. Comme beaucoup de ses actes ou demeuraient incompréhensibles, ma curiosité m’inspira le désir d’avoir près de moi une colonie de choucas apprivoisés, volant en liberté, et observer leur vie familiale et sexuelle. Comme il m’était impossible de suivre chacun des quatorze petits choucas et de remplacer leurs parents comme je l’avais fait pour Tchok l’année précédente, et ayant appris que les petits de cette espèce n’ont pas de sens de l’orientation, je dus inventer d’autres moyens pour attacher les nouveaux choucas à ma demeure.

Après mûre réflexion, j’adoptai la solution suivante qui se révéla d’ailleurs efficace. Je construisis devant les lucarnes du grenier que Tchok habitait déjà depuis longtemps, une longue cage d’un mètre de large, composée de deux compartiments reposant sur une gouttière murée et s’étendant sur presque tout le toit sur sa largeur. Je différenciai les petits choucas en leur mettant aux pattes des bagues de couleur, déterminant ainsi le nom dont je les appelais : Bleu-Bleu, Rouge-à-droite, et ainsi de suite.

Tchok commença par être un peu troublée par les modifications architecturales intervenues si près de son logis ; il lui fallut plusieurs jours pour s’y accoutumer et prendre l’habitude d’entrer et de sortir par la trappe ménagée dans le toit du premier compartiment de la volière.

Puis on plaça Tchok dans ce premier compartiment et on l’y enferma avec les deux choucas les plus dociles, Bleu-Bleu et Bleu-Rouge, tandis que j’emprisonnais tous les autres enfants choucas dans le second compartiment. Ainsi séparés, les oiseaux commencèrent par passer quelques jours livrés à eux-mêmes. Ce procédé avait pour objet de retenir par des liens de compagnonnage les animaux prêts les premier à voler, auprès de ceux qui étaient encore captifs. C’est à ce moment que Tchok commença, comme je l’ai dit, à s’attacher particulièrement à l’un des petits, nommé Jaune-à-gauche pour les premiers essais de libération car j’espérai que Tchok resterait à cause de lui à proximité de la maison. Sinon, il eût été à craindre qu’elle allât s’installer à Sankt Andrae chez sa chère Mme Unterauer, avec Jaune-à-gauche à présent tout à fait capable de voler.

Mon espoir de voir les jeunes choucas suivre Tchok comme celle-ci m’avait suivi l’année précédente ne se réalisa que partiellement. Quand j’ouvris pour la première fois la trappe de la volière, Tchok s’envola naturellement aussitôt et disparut à notre vue en quelques secondes. Les petits, au contraire, hésitèrent quelque temps avant d’oser profiter de la nouvelle ouverture qu’on leur offrait. Ils finirent par sortir tous les deux ensembles au moment où Tchok passait à nouveau devant eux comme l’éclair et tâchèrent de la suivre. Mais Tchok volait très lentement devant lui et le regardait par-dessus l’épaule, come tous les parents choucas qui conduisent leurs enfants en vol. Elle ne s’occupait absolument pas des autres petits ; il était visible d’ailleurs que ceux-ci ne se rendaient pas compte que Tchok possédait une connaissance des lieux qui leurs semblables à les guider.

Dès que j’eus mis trois ou quatre d’entre eux en liberté en même temps, il se passa une chose aussi singulière que dangereuse. Ces trois petits sots cherchaient manifestement un guide les uns chez les autres, c’est-à-dire que chacun s’efforçait de suivre l’autre. Ainsi tournaient-ils sans but dans les airs en s’élevant toujours plus haut. N’étant pas encore, à leur âge, capable d’accomplir la chute vertigineuse par laquelle les choucas adultes perdent rapidement par s’égarer d’autant plus loin qu’ils étaient montés plus haut. Sur quatorze qu’ils étaient, plusieurs se perdirent ainsi malheureusement pour de bon, parce qu’il leur manquait alors la présence d’un vieux choucas pleinement formé qui, comme je le raconterai plus tard en détail, aurait résolument ramené les égarés au bercail. Tchok elle-même n’avait qu’un an et n’était donc pas encore sexuellement mûre.

L’absence de parents conducteurs se fit malheureusement sentir d’une autre façon encore. Les petits choucas n’ont, en effet, aucune réaction innée à l’égard des ennemis qui les menacent. Les pies, les canards, les rouges-gorges et beaucoup d’autres oiseaux reculent, prêts à la fuite, aussitôt qu’ils aperçoivent un chat, un renard, voir un écureuil. Ils le font même lorsqu’ils ont été élevés par des hommes et alors qu’ils n’ont encore aucune expérience de l’ennemi.

La connaissance de l’ennemi, instinctive chez les oiseaux, doit être enseignée aux petits choucas individuellement. Et cela, chose rare, par une véritable tradition, les parents faisant part aux enfants de leurs expériences personnelles de génération en génération.

La seule réaction innée du choucas à l’égard de l’ennemi consiste à attaquer furieusement tout être vivant portant quelque chose de noir qui pend ou se balance ; le choucas se penche alors en avant, ses ailes entrouvertes frémissent et il lance un cri d’alarme strident dont l’écho métallique exprime clairement, même pour l’homme, une ardente colère.

On peut fort bien se permettre de prendre dans sa main, à l’occasion, un choucas apprivoisé, soit pour le mettre dans sa cage, soit pour lui couper les ongles. La chose ne devient dangereuse que lorsqu’il y a deux choucas. Tchok ne se fâchait jamais quand je la prenais, mais quand les quatorze petits furent chez nous, je ne devais me risquer à aucun prix à tenir un de ceux-ci dans ma main en sa présence. La premières fois où je le fis sans me douter de rien, l’effroyable, le satanique cri strident retentit derrière moi, une flèche noire fila par-dessus mon épaule et fonça sur la main dans laquelle je tenais l’enfant choucas ; je contemplai, stupéfait, la profonde déchirure ronde au dos de ma main. Le caractère aveugle, instinctif, de cette attaque, était évident. Tchok était alors ma grande amie et détestait cordialement les quatorze petits (elle ne devait adopter Jaune-à-gauche que beaucoup plus tard), au point que je devais continuellement les protéger contre elle, sinon elles les eussent tous tués. Pourtant elle ne pouvait supporter que je prisse un petit choucas dans ma main.

Une observation que je fis par hasard cet été-là me démontra encore plus clairement le caractère de réaction aveugle de l’incident que je viens de décrire. Je rentrais au crépuscule après m’être baigné dans le Danube et me dépêchais de monter enfermer comme chaque soir les choucas dans leur volière. J’étais debout sur le rebord du toit, parmi les oiseaux. Entouré d’une nuée de choucas poussant des cris furieux, cependant que de cruels coups de bec labouraient la main dans laquelle je tenais mon caleçon de bain.

Mon grand appareil photo ne m’attirait point de coups, bien qu’il fût noir et que je le tinsse à la main, mais les choucas lançaient leurs cris stridents et m’attaquaient lorsque je sortais les bandes de papier noir du rouleau de pellicule, probablement parce qu’elles se balançaient au vent. Le fait que les choucas ne me considéraient pas comme dangereux et me regardaient même comme un ami n’y changeait rien. Tenir à la main un objet noir et mouvant me désignait à eux comme un ennemi.

L’étonnant est que la même mésaventure peut arriver à un choucas : j’ai vu une attaque à grands cris lancée contre un choucas femelle qui voulait porter à son nid, à titre de matériau de construction, une plume de corbeau qu’elle avait ramassée ! En revanche, les choucas apprivoisés ne crient pas et ne réagissent point quand on prend en main un de leurs petits tant que ceux-ci sont nus et par conséquences ne sont pas noirs. Mais du jour où il leur pousse des plumes et où ils deviennent soudain noirs, il ne faut plus se risquer à les toucher si l’on ne veut pas être l’objet d’une agression accompagnée de cris strident.

Après un tel incident, les choucas se montrent nettement méfiants envers celui qu’ils viennent de prendre pour un ennemi. Nous ne pouvons pas nous représenter la qualité particulière de cette expérience, évidemment liées à un comportement instinctif qui les agite profondément. Nos émotions, colère, haine, peur, ne ressemblent que d’assez loin à celles des divers animaux. Nous ne savons pas ce que ressentent à ce moment les choucas, mais il n’est pas douteux qu’il s’agit là d’une expérience très spécifique et singulière chargée d’émotion.

L’intensité de cette émotion établit incroyablement vite dans la mémoire de l’animal une association ineffaçable entre la situation signifiante (« choucas dans les serres du rapace ») et la personne « criminel ». si l’on déclenche deux ou trois fois de suite contre soi l’attaque d’un choucas, si apprivoisé qu’il soit, on est définitivement brouillé avec lui. Dès cet instant, il se mettra à crier à votre seule vue ; on est marqué à ses yeux du signe de CaÏn, même quand on ne tient pas à la main d’objet noir et flottant. Bien plus, ce choucas réussira immédiatement à convaincre ses pareils de votre méchanceté. Le cri est extrêmement contagieux, il déclenche l’attaque de tous les choucas qui l’entendent aussi promptement que le fait la vue d’un balancement noir. Les commérages selon lesquels vous avez été vu deux ou trois fois dans cette posture se répandent comme une trainée de poudre et l’on est connu en un clin d’œil par tous les choucas proches et lointains comme une bête de proie qu’il faut dénoncer à grands cris.

L’objet premier de la réaction stridente est sans aucun doute de défendre un animal de même espèce saisi par un ravisseur, de le sauver au besoin, ou, tout au moins, de gâter le plaisir de l’ennemi au point de le dissuader complètement par la suite de chasser les choucas. Si à cause de cela, par exemple, l’autour dévore moins volontiers les choucas que d’autres oiseaux qui ne harcèlent pas et n’assourdissent pas le chasseur de leurs cris, la réaction est « payante », car elle a un effet positif sur la préservation de l’espèce. Cette même réaction stridente est également présente dans sa fonction primitive chez les corvidés qui ne vivent pas en société comme les corneilles, les pies et les corbeaux. Des comportements analogues se voient aussi chez les petits oiseaux.

Au cours du développement phylogénétique de la vie en société des corvidés, et particulièrement des choucas, un élément nouveau infiniment plus important s’est ajouté à cette réaction première de défense des congénères : c’est grâce à elle que la connaissance du rapace à redouter se transmet traditionnellement à l’enfant sans expérience, la connaissance véritable, notons-le bien, c’est-à-dire acquise, et non pas un analogon purement instinctif d’un tel savoir !

Qu’on songe combien tout ceci est extraordinaire : un animal qui ne connait pas son ennemi de façon innée, « instinctive », apprend d’animaux de son espèce plus âgés, plus expérimentés, qui doit redouter ! C’est là une authentique tradition, la transmission de père en fils d’un savoir acquis individuellement. Les petits d’hommes pourraient prendre exemple sur la façon dont les jeunes choucas obéissent aux judicieux avertissements de leurs parents. Que surgisse un être vivant inconnu du petit, le vieux guide choucas n’a qu’un cri à pousser pour que s’imprime à jamais l’association entre l’image de l’ennemi et l’alarme. Il est bien rare que, parmi des choucas en liberté, un petit sans expérience reconnaisse du premier coup le caractère dangereux du rapace au fait qu’il le voit tenant dans ses serres quelque chose de noir qui bouge. Mais les choucas volent en troupe serrée, et l’on peut supposer qu’il s’y trouve toujours un oiseau instruit qui, à la seule vue de l’ennemi, se met à crier.

Mes quatorze choucas n’avaient personne qui eût pu les avertir du danger. Faute d’un parent pour les mettre en garde, l’oiselet choucas ne s’émeut pas quand un chat se glisse vers lui, de même il reste on ne peut plus tranquillement sous le nez du premier roquet venu qu’il tient pour aussi inoffensif que les hommes au milieu desquels il a grandi. Rien d’étonnant donc si ma troupe de choucas, aux premiers temps de son essor, perdit pas mal de ses causes, je ne laisserai plus mes oiseaux en liberté que pendant les heures de grand jour ; ce sont celles où les chats circulent peu. Il fallait beaucoup de temps et de patience pour ramener chaque soir à l’heure dite les oiseaux dans leur cage. Surveiller un chat est un jeu à côté de la tâche qui consiste à enfermer quatorze choucas dans une volière. Je ne devais pas les prendre et, tandis que je me dépêchais d’introduire par la porte de la cage celui qui s’était posé sur ma main, deux autres en sortaient aussitôt. Même en me servant du premier compartiment de la cage comme d’un sas, je mettais chaque soir près d’une heure à rassembler tous mes oiseaux derrière les barreaux.

Je vivais ainsi avec mes choucas et je reconnaissais chacun à son aspect et, pour ainsi dire, à sa physionomie ; je n’avais même plus besoin de regarder les bagues de couleur qu’ils avaient aux pattes. C’est plus difficile qu’on ne pourrait croire. Car pour les reconnaître ainsi individuellement, il faut vivre longtemps dans une étroite intimité avec eux. Il serait tout à fait impossible, sans cela, de pénétrer dans tous ses détails la vie sociale des choucas.

Les animaux ne connaissent-ils entre eux aussi bien ? Je puis l’affirmer : chaque membre de ma colonie de choucas savait parfaitement qui était chacun des autres membres. Cela découle déjà du simple fait de leur ordre de préséance. Tous les propriétaires de volatiles savent qu’il existe, même parmi les hôtes les plus bêtes de nos poulaillers, de rigoureuses hiérarchies qui font qu’une poule d’un rang donné a peur de ses supérieurs. Après quelques disputes où il n’est même pas nécessaire d’« en venir aux mains », chaque animal sait fort bien qu’il doit éviter et qui devra l’éviter. Le rang de chacun à l’intérieur de cette hiérarchie n’est pas uniquement déterminé, loin de là, par la force physique, mains au moins autant par le courage personnel, l’énergie, je dirai même l’assurance.
Ce classement chez les animaux vivant en société est éminemment conservateur. Celui qui a le dessous dans différend, même s’il n’y a pas combat, subit longtemps les conséquences de sa défaite et ne risque pas facilement à se rebiffer contre son vainqueur, dans le cas, bien entendu, où les animaux demeurent durablement en contact. Il en va ainsi, même chez les mammifères supérieurs.


*


Dernière édition par Apo le 5/5/2011, 08:38, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://perpendiculaire.forumactif.com
Apo
Kipik
avatar


MessageSujet: les compagnons intemporels - 2   5/5/2011, 00:09



Les querelles de présence d’une colonie de choucas différent sur un point essentiel des querelles de poulailler. Là, ceux qui s’occupent les rangs inférieurs n’ont pas la vie très drôle. Dans toute communauté artificielle d’animaux non sociaux, qu’il s’agisse d’un poulailler ou des petits oiseaux d’une même volière, ceux qui sont en haut de la hiérarchie se plaisent à donner de furieux coups de bec aux inférieurs. Il en va tout autrement chez les choucas. Dans la société des choucas, les membres de rang élevé et, avant tout, le « despote » lui-même, ne se montrent nullement agressifs à l’égard de ceux dont la position est très inférieure à la leur. Ils ne s’irritent que contre ceux qui sont immédiatement au-dessous d’eux, ainsi de « despote » contre le « prétendant au trône », le numéro un contre le numéro deux. Un exemple : le choucas A est à la mangeoire et picore ; le choucas B arrive dignement dans « l’attitude d’intimidation », tête dressée, gorge gonflée, sur quoi A se pousse de côté, mais sans se laisser déranger dans son repas. Vient alors C, dont l’attitude est moins marquée, pourtant A s’envole aussitôt, l’air menaçant de B s’affirme, les plumes de son dos se hérissent, il attaque C et le chasse. Explication : C occupe un rang intermédiaire entre les deux autres, assez proche du supérieur B pour exciter sa colère.

Les choucas très haut placés sont d’humeur fort débonnaire vis-à-vis des membres des classes très inferieures, ils les considèrent en quelque sorte comme dénués d’importance, et l’attitude d’intimidation, et l’attitude d’intimidation qu’ils prennent devant eux est pure formalité ; c’est seulement lorsqu’ils se rapprochent trop qu’elle se transforme en une attitude de menace et très rarement en une véritable attaque. L’irritabilité des supérieurs envers leurs inférieurs va déclinant avec le rang de ces derniers. Ce comportement très simple en soi se manifeste dans le règlement extraordinairement « équitable » des disputes entre membres de la colonie. Comme chez nous autres hommes, l’expression des émotions agit suggestivement même sur les choucas qu’elles ne concernent pas. C’est ainsi que les choucas de rang élevé interviennent énergiquement dans la querelle de deux inférieurs dès que l’explication prend un tour violent. Mais comme le nouveau venu est toujours beaucoup plus en colère contre le plus puissant des deux combattants, le grand seigneur choucas, et particulièrement le despote de la colonie, agit régulièrement selon les règles de la chevalerie en prenant le parti de celui qui a le dessous. Et comme les conflits sérieux éclatent à peu près toujours au sujet de l’emplacement du nids – dans presque tous les autres cas, l’inférieur s’éloigne sans combat – ce comportement des grands mâles choucas protège les nids des membres les plus modestes de la colonie, et cela fort efficacement.

Une fois établi, le rang social des membres de la colonie des choucas se maintient dans un esprit fermement conservateur. Je n’y ai jamais constaté de modification spontanée sans cause extérieure, provoquée par exemple par la rébellion d’un choucas inférieur. Il n’est arrivé qu’une seule fois dans ma colonie de choucas que despote fit détrôné, et ce fut d’ailleurs par un ancien membre, de retour après une longue absence pendant laquelle il avait perdu le profond respect dû au souverain. Double-Rose (tel était le nom que le révolutionnaire devait aux bagues roses qu’il portait aux deux pattes) rentra à l’automne 1931, fraîchement mué et fortifié par ses voyages, et dès le premier conflit, vainquit Vert-Jaune qui était jusque-là le chef. Le fait était remarquable à deux égards : premièrement, Double-Rose avait également contre lui dans ce combat l’épouse de Vert-Jaune (lui-même était célibataire), deuxièmement, il n’avait qu’un an et demi alors que Vert-Jaune était encore un des quatorze de l »année 1927.

Ce qui est intéressant aussi, c’est la façon dont j’appris cette révolution. Je vis soudain à la mangeoire une petite jeune choucas très humble et de rang très inférieur qui poussait continuellement Vert-Jaune, lequel dînait tout tranquillement ; elle fini par prendre l’attitude imposante comme si tel était son rôle, sur quoi le gros mâle quitta la place sans protester. Quand je m’aperçus ensuite que le jeune héros choucas rentré depuis peu de ses voyages avait détrôné Vert-Jaune, je crus d’abord que le despote déchu était si déprimé par sa récente défaite qu’il se laissait intimider par d’autres membres de la colonie comme cette petite femelle. L’hypothèse était fausse. Vert-Jaune n’avait été vaincu que par Double-Rose et occupait définitivement la seconde place. Mais… Double-Rose s’était, dès son retour, épris de la jeune personne et, deux jours plus tard, il était déjà fiancé avec elle. Comme les époux choucas prennent fidèlement et courageusement parti l »un pour l’autre dans toutes les querelles, les différences de rang cessent entre eux et ils ont tous les deux automatiquement le même « grade » dans leurs conflits avec des autres membres de la colonie. La femelle accède immédiatement, du fait de ses fiançailles, au rang de son promis. L’inverse n’existe pas : une loi absolue décrète qu’aucun mâle choucas ne doit épouser une femelle de rang supérieur au sien.

L’étonnant en cette affaire est moins la chute d’un despote que la vitesse avec laquelle le nouvelle s’en répand dans la colonie, au point qu’une petite choucas qui se faisait battre jusque-là par presque tout le monde, devient instantanément « Madame la Présidente » et que personne désormais ne se permet de la regarder de travers. Mais le plus étonnant pour le spécialiste, c’est qu’elle-même le sache ! Certes, les bêtes peuvent devenir très vite timides et craintives à la suite d’une expérience. Mais comprendre qu’un danger existant jusque-là est écarté et en être d’autant plus hardi, cela représente infiniment plus. Cette petite femelle choucas avait appris exactement, en moins de quarante-huit heures, ce qu’elle pouvait se permettre. Il faut malheureusement reconnaître qu’elle usait abondamment de ses nouveaux privilège, et cela sans y mettre cette tolérance « noble » ou « blasée » que les choucas de haut rang témoignent à leurs inférieurs ; elle profitait au contraire de toutes les occasions pour brimer son ancien chef, ne se bornant pas aux gestes imposants mais devenant immédiatement agressive. En un mot, elle se montrait de la dernière vulgarité.

Non, en disant cela, je n’«humanise » nullement mon sujet ; il suffit de comprendre que le prétendu « trop humain » est presque toujours un « pré-humain » et, par conséquent, ce que nous avons de commun avec les animaux supérieur. On peut me croire : je ne projette nullement les qualités humaines dans l’animal. Je fais plutôt le contraire : je montre l’importance de l’héritage animal qui subsiste dans l’homme d’aujourd’hui. Et quand je dis qu’un choucas mâle est tombé amoureux d’un choucas femelle, cela non plus n’est pas de l’anthropomorphisme, car c’est précisément dans leur façon de tomber amoureux que beaucoup d’oiseaux supérieurs et de mammifères se conduisent tout à fait comme des hommes. Chez les choucas aussi, le grand amour est souvent un « coup de foudre ». Beaucoup se fiancent alors sur-le-champ. Il faut ajouter ici que l’intimité d’une vie commune ne précipite pas le processus très particulier des fiançailles, comme on a tendance à le croire. Il arrive qu’un éloignement passager réalise ce que n’avait pas réussi une longue intimité.

Contrairement au préjugé qui veut que, dans l’amour et le mariage des animaux, le mouvement « bestial », c’est-à-dire grossièrement sensuel, prédomine, il faut insister sur le fait que, précisément chez les animaux dans la vie de qui l’amour et le mariage jouent un grand rôle, les fiançailles précèdent presque toujours de beaucoup l’union physique.

Les choucas se fiancent au printemps qui suit leur naissance, mais ne sont capables de procréer qu’au printemps suivant. Le choucas mâle fait sa demande en mariage de la même façon que le jars – et, en somme, que le jeune homme – dans la mesure où il ne possède aucun organe spécial de séduction, point de plumage brillant comme le paon, pas d’organe spécial pour le chant comme le rossignol. Le choucas désireux de se marier devra donc « montrer qu’il est quelqu’un » sans le secours de ces attributs. L’art et la manière par lesquels il y parvient apparaissent à beaucoup d’égards étrangement humains. Le jeune choucas « se pavane » avec une énergie débordante, tous ses mouvements ont une espèce d’intensité voulue, il ne quitte plus l’attitude imposante ‘nuque effacée et gorge tendue). Il cherche sans cesse querelle à d’autres choucas et livre même combat à des supérieurs habituellement redouté mais, notons-le, uniquement lorsqu’« elle » le voit !

Cependant, c’est surtout par la possession d’un creux où faire éventuellement son nid qu’il cherche à impressionner sa belle ; il en chasse tous les autres choucas, sans se soucier de leur rang et, une fois dans la place, fait entendre un cri particulier, un « tsik, tsik, tsik » aigu. Cet appel au nid est d’ailleurs surtout symbolique. Il importe peu, à ce stade, que le creux choisi soit véritablement apte à recevoir un nid. N’importe quel coin obscur, n’importe quel petit trou beaucoup trop étroit pour que l’animal puisse y entrer, suffit à la « cérémonie du tsik ». Le choucas dont j’ai déjà parlé et qui me bourrait les oreilles de purée de larves de charançon « tsikait » avec prédilection sur le bord du petit pot où je les gardais. Et nos choucas en liberté utilisaient pour la même fin les ouvertures supérieures des cheminées de notre maison, bien que jamais aucun d’eux n’y ait fait son nid. Le tsik,tsik » retentit donc mystérieusement dans les divers poêles au début du printemps.

Tous les aspects de cette présentation de soi-même accomplie par le choucas mâle qui cherche à se marier s’adressent toujours à une femelle déterminée. Mais comment celle-ci sait-elle que ces manœuvres lui sont destinées.

Cela, c’est le « langage des yeux » qui le lui apprend ! En effet, pendant tout le spectacle qu’il donne, le mâle regarde continuellement celle qu’il a choisie et interrompt ses exercices dès qu’elle s’envole, ce qu’elle ne fait d’ailleurs guère si elle s’intéresse à son soupirant.

La différence entre le jeu des regards du mâle qui fait sa cour et de la femelle qui en est l’objet, est extraordinaire et d’une irrésistible drôlerie, même pour l’observateur qui ne cherche pas à ramener l’animal à l’humain. En effet, alors que le soupirant regarde ardemment et ouvertement la jeune personne, elle laisse en apparence errer ses yeux dans toutes les directions sauf sur lui. En réalité, elle le regarde tout de même par petits coups d’œil bref aussitôt détournés, mais assez longs toutefois pour savoir que toute cette entreprise de séduction n’est que pour elle, et aussi afin qu’il sache qu’elle le sait. Si elle est sincèrement indifférente et ne le regarde pas du tout, le prétendant renonce à ses efforts aussi vite que … d’autres.

La jeune fille choucas donne son consentement en s’inclinant avec frémissement particulier des ailes et de la queue, devant le garçon qui a pris son attitude la plus imposante. Ces mouvements correspondent à une invitation à la pariade symbolique et « ritualisée ». Elle ne conduit pas toutefois à l’accouplement lui-même et n’est qu’une cérémonie de salutation. Les femelles choucas mariées continuent à saluer leurs maris de cette façon, même en dehors de l’époque de la pariade. La cérémonie a complètements perdu son sens originel proprement sexuel et n’exprime plus que la tendre soumission de l’épouse à l’époux.

Dès l’instant où la fiancée s’est ainsi « vouée » à son mâle, elle se montre, par ailleurs, pleine d’assurance et d’agressivité vis-à-vis de tous les autres choucas de la colonie. Les fiançailles amènent à peu près toujours pour les femelles une importante promotion dans la hiérarchie de la colonie, car tant qu’elles n’ont pas de compagnons, leur petite taille et leur faiblesse les classent pour la plupart au-dessous des mâles.

Le couple constitue une étroite communauté offensive et défensive, où chacun prend furieusement le parti de l’autre. C’est d’ailleurs très nécessaire, car tous deux doivent disputer leur nid à la concurrence des couples plus âgés et de rang supérieur. Cet amour intrépide est touchant a voir. Les fiancés adoptent presque continuellement une attitude imposante très marquée et se tiennent rarement éloignés de plus d’un mètre. L’air extrêmement fier l’un de l’autre, ils s’avancent gravement, les plumes de la tête hérissées de sorte que les petites calottes de velours noir et les nuques de soie gris clair toutes frémissantes sont de plus bel effet. Et ils se montrent d’autant plus brusques avec autrui qu’ils sont doux l’un envers l’autre. Le mâle donne à la femelle tout ce qu’il trouve à manger et celle-ci accueille le cadeau dans l’attitude de mendicité d’un jeune oiseau. On perçoit même, dans son chuchotement amoureux, des piaillements que les choucas adultes ne font plus entendre en dehors de ces moments. Que cela paraît humain ! Chez nous aussi, toutes les formes de tendresse s’accompagnent d’une indéniable nostalgie de l’enfance. Tous les noms tendres que nous inventons ne sont-ils pas des diminutifs ?

La manifestation de tendresse la plus évidente de la femelle consiste pour elle à nettoyer les plumes du crâne de son bien-aimé, c’est-à-dire à lui apporter les soins qu’il ne peut se donner à lui-même, son bec n’y atteignant point. Les amis choucas, comme beaucoup d’autres oiseaux et de mammifères vivant en société, se rendent ces services même en dehors de toute signification érotique. Mais je ne connais aucune autre créature qui y mette l’ardeur d’une femelle choucas amoureuse. Elle caressera plusieurs minutes durant --- ce qui est très long pour ces oiseaux tout vif-argent --- les longues plumes merveilleusement soyeuses de la nuque que son époux lui tend toute hérissée, les yeux voluptueusement mi-clos. On ne voit guère d’autres vivants, même les proverbiales colombes ou les « inséparables », chez qui l’amour conjugal trouve une expression aussi manifeste et touchante que chez les choucas. Et le plus beau, c’est que cette tendresse ne diminue pas, mais augmente au contraire avec les longues années d’union fidèle ! Les choucas, en effet, vivent longtemps, à peine moins longtemps que les hommes. Et comme ces oiseaux, je l’ai dit, se fiancent à un an et se marient à deux, leur mariage dure longtemps, plus longtemps même que celui des hommes. Or, après des années, le mâle continue à nourrir aussi tendrement sa femelle, la femelle à trouver les mêmes sons tendres, tout frémissants d’émoi intérieur, qu’au premier printemps de leur amour qui était aussi le premier printemps de leur vie.

Sur les nombreux fiançailles et mariages de choucas que j’ai vu conclure et que j’ai pu suivre, il n’y a eu qu’une seule union qui n’ait pas duré, et les oiseaux se séparèrent alors dans les premiers temps de leurs fiançailles. La responsable de cet échec était une jeune dame choucas d’un tempérament excessif nommé Vert-à-gauche.

Au début du printemps 1928, le premier printemps par conséquent de mes « quatorze » nés en 1927, le despote d’alors, Vert-Jaune se fiança avec Jaune-Rouge, la plus belle des jeunes personnes disponibles. C’est elle que j’aurais choisie, moi aussi. Le choucas Jaune-Bleu, numéro deux de la colonie, avait également, pour autant qu’il me sembla, commencé par faire la cour à Jaune-Rouge, mais se fiança peu après Rouge-à-droite qui était plutôt grande et forte pour une femelle. Les fiançailles de Jaune-Bleu et de Rouge-à-droite se déroulèrent plus lentement et plus mollement que celles de Vert-Jaune et de Jaune-Rouge ; ce n’était évidemment pas le grand amour entre Jaune-Bleu et Rouge-à-droite.

Le moment précis où le choucas d’un an s’éveille à la vie sexuelle est très variable. Les deux femelles sus-nommées commencèrent à faire attention aux garçons, fin mars, début avril ; Vert-à-gauche au début de mai seulement. Mais son éveil fut aussi intense que soudain. Elle était petite, je l’ai dit, et d’un rang assez inférieur. Le gris de sa nuque était peu argenté ; elle était donc, aux yeux des humains, beaucoup moins belle que Rouge-à-droite, sans parler de Jaune-Rouge. Mais elle avait du tempérament. Elle s’éprit de Jaune-Bleu, et son amour fut tellement plus persistant que celui de Rouge-à-droite (on m’excusera si, contrairement aux règles du roman, j’anticipe la conclusion de cette histoire) qu’elle évinça sa rivale plus belle et plus forte.

Je pris connaissance du début de ce drame d’amour en observant la scène suivante : Jaune-Bleu, paisiblement installé sur le bord supérieur de la porte ouverte de la cage, se faisait gentiment nettoyer les plumes de la nuque par Rouge-à-droite. A ce moment, vert-à-gauche vint se percher à son tour sur le haut de la porte sans qu’aucun d’eux le remarquât, et commença par se tenir à près d’un mètre des amoureux qu’elle regardait avec intérêt passionné. Puis, avançant peu à peu avec précaution, le cou tendu et visiblement prête à fuir s’il fallait, elle s’approcha de plus en plus de Jaune-Bleu et… enfouit elle aussi le bec dans les plumes de sa nuque. Jaune-Bleu ne s’aperçut pas qu’on le coiffait à présent des deux côtés car, comme je l’ai déjà décrit, il s’abandonnait, les yeux fermés, à la caresse. Rouge-à-droite ne remarqua rien non plus car le mâle, déjà grand et gros, était en outre à ce moment tout ébouriffé et lui masquait la vue de Vert-à-gauche qui était de l’autre côté. Cette situation délicate dura plusieurs minutes jusqu’au moment où Jaune-Bleu, entrouvrant par hasard l’œil droit, aperçut l’étrangère, cracha de colère et l’attaqua à coups de bec, Rouge-à-droite découvrit à son tour Vert –à-gauche, l’offensive du mâle, lui laissant à présent la vue libre. Elle se précipita aussitôt sur sa rivale, si promptement et furieusement que j’eus l’impression qu’elle ne venait pas, comme moi, de s’apercevoir pour la première fois des intentions de la petite Vert-à-gauche.

La compagne légitime avait fort bien jugé la situation. Je n’avais encore jamais vu et ne revis jamais de choucas aussi en colère que Rouge-à-droite poursuivant Vert-à-gauche. D’ailleurs sans succès. Car celle-ci, plus petite et nerveuse, lui était très supérieure en vol. Quand, après une longue chasse à travers les airs, la fiancée revint auprès de son fiancé, elle était visiblement hors d’haleine, alors que Vert-à-gauche qui arriva à son tour moins d’une demi-minute plus tard, semblait prête à recommencer. Et c’est ainsi qu’elle l’emporta.

Vert-à-gauche n’était peut-être pas très adroite dans ses provocations amoureuses, mais étonnamment persévérantes. Elle suivait le couple jour après jour sans la moindre interruption. La compagne légitime avait beau la chasser, elle avait beau la poursuivre très loin, quelques secondes après le retour de celle-ci auprès de son amoureux, l’intruse, la crampon, reparaissait elle aussi. On ne saurait dire que Jaune-Bleu l’encourageait. Il ne la poursuivait pas, mais elle devait bien se garder de se trouver à portée de son bec si elle ne voulait pas recevoir de rudes coups. Je ne crois pas que c’est sa féminité qui la mettait à l’abri d’attaques plus prolongées, elle devait plutôt cette demi-impunité à la loi tacite selon laquelle les choucas de haut rang accordent peu d’importance à ceux qui leur sont très inferieurs.

Vert-è-gauche profiterait sans vergogne de la tolérance de Jaune-Bleu et s’arrangeait toujours pour qu’il fût entre elle et Rouge-à-droite. Quand le couple vaquait à ses occupations, elle le suivait partout mais à une certaine distance. Aux instants de repos où les fiancés se rapprochaient tendrement, Vert-à-gauche se rapprochait aussi et si Rouge-à-droite commençait alors à caresser en même temps.

Mais patience et longueur de temps… les attaques de Rouge-à-droite diminuèrent lentement, très lentement de violence. Jaune-Bleu s’habitua peu à peu à se faire caresser des deux côtés à la fois. Enfin, j’assistai à une scène qui me stupéfia : Rouge-à-droite était en train de nettoyer la nuque de Jaune-Bleu. La petites Vert-à-gauche en faisait autant de l’autre côté. Là-dessus, Rouge-à-droite s’interrompit soudain, je ne sais pas pourquoi et s’en alla. Le grand mâle ouvrit les yeux et vit Vert-à-gauche de l’autre côté. Lui donna-t-il des coups de bec ? La renvoya-t-il ? Que non ! Il tourna posément la tête, offrit délibérément sa nuque aux soins de la petite Vert-à-gauche et referma les yeux !

A dater de là, Vert-à-gauche fit de rapides progrès dans ses faveur. Je vis quelques jours plus tard Jaune-Bleu qui, très gentiment, la nourrissait selon l’usage ; bien entendu, Rouge-à-droite n’était pas là. Ce serait énormément surestimer les facultés intellectuelles des oiseaux que d’imaginer qu’il s’agissait ainsi consciemment « derrière le dis » de sa fiancée. Si Rouge-à-droite avait été présente à ce moment-là, c’est elle qui aurait reçu les friandises. A mesure que Vert-à-gauche devenait plus sûre du mâle, elle se mit à traiter le Rouge-à-droite plus insolemment. Elle ne s’enfuyait pas toujours, et il leur arrivait de se battre. Dans ces cas-là, Jaune-Bleu se conduisait de façon singulière. Alors qu’il aurait pris fait et cause pour sa fiancée contre n’importe quel autre choucas, il s’emblait ici partagé. Il menaçait bien Vert-à-gauche, mais il n’intervenait plus contre elle et je vis même une fois esquisser des gestes de menace dans la direction de Rouge-à-droite. Son embarras, sa confusion devant ce conflit étaient parfois flagrants.

La fin du roman fut soudaine et dramatique ; Jaune-Bleu disparut un matin, et avec lui… Vert-à-gauche ! il n’était sûrement pas arrivé malheur en même temps à ces deux oiseaux adultes et avisés. Ils étaient sans aucun doute partis ensemble. Les dilemmes sont pénibles pour les bêtes aussi bien que pour les gens. C’est pourquoi je n’exclus nullement la possibilité que le conflit d’émotions inconciliables ait poussé les choucas à s’exiler.

Je n’ai jamais vu rien de semblable arriver un couple plus âgé et marié. Je ne crois pas que cela puisse se produire. Touts les couples de choucas que j’ai pu observer longtemps sont restés fidèlement unis jusqu’à la mort. Certes, des veufs et des veuves se remarient lorsqu’ils trouvent un conjoint convenable, ce qui pour les femelles âgées et de haut rang n’est pas fréquent.
Revenir en haut Aller en bas
http://perpendiculaire.forumactif.com
Apo
Kipik
avatar


MessageSujet: les compagnons intemporels - 3   5/5/2011, 00:12



*


Dans la seconde année de leur vie, les choucas deviennent capables de procréer. En fait, ils le sont déjà lors de leur deuxième automne, tout de suite après leur première mue complète durant laquelle se renouvellent non seulement les petites plumes du corps, mais aussi les grandes plumes des ailes et de la queue. Cette mue accomplie, pendant les beaux jours d’automne, les animaux sont alors orientés vers la fécondation et tout particulièrement à vrai dire vers la recherche des « creux-de-nid ». Le Tsik-Tsik dont nous avons parlé retentit partout et sans trêve. Ensuite, le froid venu, ce »pseudo-printemps d’après la mue » s’évanouit, mais l’instinct de la fécondation demeure à l’était latent, et il arrive, les jours d’hiver où la température est clémente, qu’un »concert tsik » descende dans la cheminée. Cela s’amplifie en février et mars, où ces appels ne cessent plus. Parfois aussi, il se célèbre dès cette époque une cérémonie qui est bien la plus intéressante de toute la vie sociale des choucas.

Aux derniers jours de mars, en effet, alors que la période tsik atteint son apogée, le concert résonne avec force inouïe dans quelque niche du mur ou dans une cheminée. Le ton se modifie, devient plus profond et plus plein ; c’est plutôt un yup-yup-yup au staccato plus marqué et à la succession beaucoup plus rapide que le tsik-tsik habituel, atteignant, à la fin de la strophe, la frénésie. Alors les choucas se précipitent de toutes parts vers cette niche de mur et, dans une grande excitation, ils se joignent au »concert yuo ».

Que signifie cela ? Quelque chose d’infiniment étonnant : l’action de la communauté contre un fauteur de troubles ! Pour mieux comprendre cette réaction sociale innée et purement instinctive, il convient de chercher un peu plus loin.

En général, un choucas qui « Tsike » dans un creux n’est pas facile à attaquer, car l’assaillant est dans une situation très désavantageuse. Cependant le choucas dispose de deux attitudes de domination très différentes tant dans leur forme que dans leur signification. S’il s’agit d’une dispute purement sociale et hiérarchique, les rivaux se défient, dressés sur leurs ergots et le plumage couché. Cette attitude signifie qu’il va s’élever, qu’il menace de se jeter sur l’adversaire. A partir de là, se développent les très nombreuses autres formes de combat des oiseaux, ou les deux adversaires s’envolent, chacun cherchant à prendre plus de hauteur que l’autre et à se laisser tomber sur lui. L’autre attitude menaçante du choucas est tout le contraire de celle qu’on vient de décrire : l’oiseau se tapit, incline profondément la tête et le cou de sorte qu’il a l’air de faire le gros dos à la manière d’un chat, et hérisse toutes ses plumes. La queue est tournée vers l’adversaire et déployée. L’oiseau se fait ainsi aussi volumineux qu’il peut.
Si la première attitude menaçante signifie : « Laisse-moi tout de suite la place ou je vais t’attaquer en vol », la seconde veut dire : « Je me défendrai sur place jusqu’au sang, mais je ne céderai pas. » Un oiseau de rang élevé qui adapte la première attitude de menace à l’égard d’un inferieur qu’il veut déloger, se retire généralement quand ce dernier recourt à la seconde. Sauf dans le cas où il attache lui-même une importance particulière à une place déterminée, il recule et prend à son tour la deuxième attitude menaçante. Les deux oiseaux restent ainsi très longtemps l’un devant l’autre, chacun présentant à l’adversaire son flanc et sa queue déployée. Ils n’en viennent pas véritablement aux mains, si l’on peut dire, mais lancent, de leur place, de furieux coups de bec dans la direction de l’ennemi, soufflent très fort et claquent du bec. Dans une semblable querelle, c’est à celui qui tiendra le plus longtemps.

L’ensemble de la cérémonie tsik est forcément lié à l’attitude menaçante de défense de la place, car le choucas ne peut pas lancer son tsik-tsik dans une autre position : l’appropriation d’un « territoire » dépend chez les choucas comme chez tous les animaux qui délimitent des emplacements, du fait qu’il combat beaucoup plus intensément « chez lui » que sur terre étrangère. Le choucas qui tsike, installé dans son creux de nid personnel, a donc, au départ, un grand avantage sur n’importe quel agresseur, avantage qui contrebalance même les plus grandes inégalités de rang entre deux membres de la colonie.

L’âpre concurrence pour la possession d’un creux propre à faire un nid, peut cependant amener parfois un oiseau très vigoureux à en attaquer un autre, beaucoup plus faible, dans le nid de celui-ci et à lui infliger une bonne correction. C’est pour répondre à ces cas peu fréquents qu’existe l’étonnante institution sociale que j’ai appelée « réaction yup ». Le tsik de l’oiseau attaqué, du propriétaire du nid, s’élève tout de suite très fort et atteint peu à peu au yup. Si son épouse n’est pas déjà venue à la rescousse, elle arrive à tire-d’aile, les plumes hérissées, lance elle aussi des yups furieux, et attaque le gêneur. Si celui-ci ne déguerpit pas aussitôt, une chose incroyable se produit ! Tous les choucas qui se trouvent à portée de voix se précipitent soudain en « yupant » très fort vers le nid menacé, et le combat dégénère en mêlée. C’est un déchainement de cris, un crescendo, accelerando et fortissimo général de yups. Après cette puissante décharge émotionnelle, les oiseaux calmés se dispersent en silence et on n’entend plus que le propriétaire du nid « tsikant » doucement dans son foyer que nul ne lui dispute plus.

Pour mettre fin à la querelle, il suffit généralement qu’un grand nombre de choucas accourent à la fois. En effet, l’agresseur se met alors à « yuper » avec eux ! Le gêneur a l’air, aux yeux d’un observateur qui a tendance à humaniser l’animal, de vouloir détourner adroitement les soupçons en criant comme les autres « Au voleur ! ». En réalité, il est simplement gagné par l’émoi de yup, il ne sait pas du tout que c’est lui qui provoque ce tumulte et il se tourne de tous côtés en « yupant » comme s’il cherchait lui aussi, le coupable, et, en fait, il le recherche.

J’ai vu cependant à plusieurs reprises l’assaillant fort bien identifié comme tel par les membres de la colonie et parfois énergiquement battu. En 1928, le despote de la communauté choucas était une pie ; cet oiseau social et qui dépassait de beaucoup chacun des choucas en force belliqueuse, lançait des attaques violentes et répétées contre les nids de divers couples de choucas, provoquant ainsi leurs yups. Bien que la pie ne possédât pas évidemment pas l’ « organe » de réaction yup des choucas et continuât à combattre avec acharnement, elle n’en finit pas moins par se faire si violemment rosser par la bande des choucas, qu’elle renonça bientôt à attaquer leurs nids et ne fit jamais, comme je l’avais sérieusement craint, aucun dégât parmi les couvées.

Ce sont les mâles âgés, forts, et de rang élevé, qui jouent le rôle principal dans les réactions du yup et du cri strident, et ils veillent encore de différentes manières sur la communauté.
En automne 1929, une troupe considérable de choucas et de freux, totalisant cent cinquante à deux cents oiseaux, s’abattit sur les prés tout proches de notre maison. Tous mes jeunes choucas de l’année ou de l’année précédente s’étaient mêlés à cette foule de telle façon qu’il était impossible de les y retrouver ! il ne restait plus chez nous que quelques vieux oiseaux. La situation me parut catastrophique, car je voyais s’envoler à jamais le travail de deux années ; je ne connaissais que trop bien la force d’attraction d’une troupe migratrice sur les jeunes choucas. Les nombreuses paires d’ailes noires provoquent chez eux une véritable ivresse du vol ; et tous mes efforts auraient été en effet irrémédiablement anéantis si Vert-Jaune et Jaune-Blue n’avaient pas été là. Ces deux vieux mâles, les seuls de leur âge dans la colonie, se mirent à voler infatigablement de la maison aux prairies. Et là, ils firent quelque chose de si incroyable que j’en douterais presque moi-même en l’écrivant, si l’on n’avait constaté à plusieurs reprises, et même confirmé expérimentalement, cette surprenante conduite des anciens. Les deux vieux mâles cherchaient en effet dans le grand essaim mélangé un de « nos » choucas particuliers. Puis ils faisaient envoler celui-ci exactement à la manière qu’emploient les parents choucas quand il s’agit d’éloigner leurs petits d’un endroit dangereux : le vieil de l’oiselet et exécute, au moment où il se trouve exactement au-dessus de lui, un rapide balancement de côté avec sa queue repliée. Cette « cérémonie » attire le petit avec la sûreté d’un réflexe. C’est ainsi que procédèrent Vert-Jaune et Jaune-Bleu, ils volèrent lentement, comme nous l’avons déjà vu faire à Tchok, devant le jeune oiseau qui les suivit, et le ramenèrent à la maison comme s’ils le tenaient au bout d’une ficelle. Les vieux mâles firent entendre pendant toute l’operation un cri d’appel particulier qui se distinguait nettement de l’appel au vol, bref et clair, des choucas ; c’était un ton sourd, étouffé et étiré. Alors que le cri habituel sonne comme un « kyo ». Je l’avais déjà entendu, je m’en rendis compte tout de suite, mais ce n’est qu’à ce moment que j’en compris le sens.

Les deux vieux choucas s’affairaient fébrilement. Des chiens de berger bien dressés ne sont pas plus zélés ni plus efficaces quand ils détachent leurs moutons d’un vaste troupeau. Ils travaillèrent sans arrêt jusque bien avant dans la soirée, à l’heure où, normalement, les choucas sont depuis longtemps rentrés. Leur tâche n’était pas facile car les premiers jeunes oiseaux ramenés à grand-peine chez eux ne voulaient absolument pas y rester, mais cherchaient continuellement à retourner dans la prairie autour des migrateurs. Sur dix jeunes oiseaux que les vieux ramenèrent, neuf s’envolèrent à nouveau ; mais plus tard dans la soirée --- les corvidés en voyage s’endorment moins t^t que chez eux --- quand la troupe migratrice s’éloigna, je pus enfin m’assurer avec un soupir de soulagement qu’il ne manquait pour finir que deux jeunes choucas sur toute la troupe que nous possédions.

Cet incident émouvant me rendit désormais plus attentif aux significations différentes de kya et de kyou. Je les compris bientôt clairement. Les deux cris veulent dire : « vole avec nous ! » Le choucas lance son kya quand il est en humeur de s’« envoler », ou plus exactement de s’éloigner de la colonie. Dans kyou, au contraire, l’accent est mis sur la direction du retour au bercail. J’avais déjà remarqué que les troupes de choucas migrateurs avaient un cri différent et, en fait, plus clair que celui de mes oiseaux. Je savais à présent pourquoi. Loin du pays et complètement détachés de la couvée, les choucas m’emploient pas le kyon qui exprime le désir de retour ; aussi n’entend-on alors que le kya, l’appel au voyage : il serait intéressant, dans ces conditions, d’établir si le kyou retentit également dans les troupes en voyage quand, au printemps, les oiseaux entreprennent le trajet de retour vers les lieux de couvée. En hiver, en tout cas, on n’entend chez les oiseaux de passage que le kya, tandis que même à cette saison et même à proximité immédiate de la colonie, le cri de mes oiseaux exprime toujours un certain désir de retour.

Les appels kya et kyou sont uniquement des expressions de l’humeur des oiseaux et nullement un ordre consciemment donné aux autres de s’envoler du nid ou d’y retourner. Mais cette expression du sentiment d’un oiseau donné qui n’est point de tout intentionnelle, est extrêmement contagieuse, de même, en somme, que le bâillement pour l’homme, et c’est cette « contagion réciproque » qui fait que tous les choucas agissent finalement de la même manière et, par exemple, rentrent ensemble au pays. Cela peut prendre très longtemps pour qu’ils se mettent d’accord et le comportement des animaux donne à l’homme l’impression d’être très indécis, à juste titre d’ailleurs, car ce qui manque à l’oiseau, c’est précisément la faculté d’agir, c’est-à-dire de repousser toutes les impulsions possibles au profit d’une seule. L’observateur humain finit par s’impatienter d’entendre une troupe de choucas passer alternativement pendant une demi-heure du kya au kyou. La troupe est dans un champ, à quelques kilomètres de chez elle ; elle a cessé de chercher de la nourriture. Les oiseaux vont donc bientôt rentrer, « bientôt » --- au sens où l’entendent les choucas. Si quelques oiseaux, des choucas âgés pour la plupart, qui ont l’esprit de décision, s’envolent à l’appel kyou, ils entraîneront, certes, toute la troupe, mais alors qu’ils sont déjà dans les airs, on s’aperçoit qu’il y a encore beaucoup de membres de la troupe d’humeur kya. Sous les appels kyou et kya qui n’en finissent pas, la troupe tourne en rond et atterrit de nouveau dans un champ, peut-être même encore plus loin de chez elle qu’auparavant. Cela recommence une douzaine de fois ; l’élément kyou augmente très graduellement et ce n’est que lorsqu’il l’emporte de beaucoup sur l’autre que l’humeur kyou prend brusquement le dessus et que les oiseaux volent enfin littéralement « de concert » et rentrent chez eux.



*


Au bout de quelques années d’existence, ma colonie de choucas fut frappée par une catastrophe dont la cause est demeurée obscure jusqu’ici.
Pour éviter les pertes du vol d’hiver, j’avais tenu, de novembre à février, les oiseaux enfermés dans leur volière dont s’occupait un assistant salarié --- il passait pour consciencieux ---, car j’habitais alors Vienne. Un beau jour, tous les oiseaux disparurent. Le grillage de la volière avait un trou, peut-être avait-il été déchiré par le vent, on retrouva deux choucas morts, tous les autres étaient partis. Peut-être une martre s’était-elle introduite dans la cage ? Je ne sais.

Cette perte fut une des plus amères que j’aie subies dans mes efforts pour élever des animaux.

Pourtant elle eut ses bons côtés et me permit des observations qui eussent vraisemblablement été impossibles autrement. Ces bons côtés commencèrent par se manifester dans le fait qu’un choucas reparut soudainement au bout de trois jours ; c’étais Jaune-Rouge, l’ex-reine, la première femelle choucas qui eût couvé et élevé ses petits à Altenberg.

Pour l’amour d’elle et afin qu’elle ne se sentit pas trop seule, j’acquis quatre petits choucas et, quand ils surent voler, je les mis dans la volière auprès de Jaune-Rouge. Mais je ne m’aperçus pas dans ma hâte, et préoccupé que j’étais par une foule de choses, qu’il y avait de nouveau un gros trou dans le grillage. Et avant qu’ils se fussent accoutumés à Jaune-Rouge, les quatre petits s’envolèrent ; serrés les uns contre les autres, cherchant en vain un guide chez le voisin, ils s’élevèrent en rond de plus en plus haut et atterrirent finalement au flanc de la montagne, loin de la maison et au milieu d’une hêtraie fort dense. Je ne pouvais pas les y atteindre et, comme ces oiseaux n’étaient pas encore habitués à entendre mon appel et à me suivre, je n’avais pas d’espoir de les revoir. Certes, Jaune-Rouge aurait pu les ramener par des kyous ; les oiseaux âgés, les « consuls », s’occupent en effet de chaque jeune membre de la colonie en danger de se perdre. Mais Jaune-Rouge ne considérait pas encore les quatre petits comme des membres de la colonie car ils n’étaient auprès d’elle que depuis une demi-journée à peine. C’est alors que me vint, dans mon désespoir, une idée de génie !

Je montai au grenier et en ressortis une seconde plus tard, portant sous le bras un énorme drapeau noir et jaune qui avait flotté sur la maison de mon père lors des nombreux anniversaires du vieil empereur François-Joseph. Et debout au sommet de mon toit, près du paratonnerre, j’agitai désespérément cet anachronisme politique. A quelle fin ! J’essayais, par cet objet d’horreur, d’attirer Jaune-Rouge si haut dans les airs que les petits l’apercevraient du bois et se mettraient à crier. J’espérais qu’elle leur répondrait par une réaction kyou et ramènerait les enfants perdus à la maison.
Jaune-Rouge s’éleva très haut, mais pas assez. Je poussai une série de cris d’Indien en brandissant comme un fou la bannière de François-Joseph. Dans la rue du village, les gens commençaient à s’attrouper. Remettant à plus tard l’explication de ma conduite, je continuai à m’agiter et à hurler. Jaune-Rouge s’éleva encore de quelques mètres. Et à ce moment, un jeune choucas se mit à crier sur la pente de la montagne. Je cessai de balancer mon drapeau et regardai, haletant, voler le vieil oiseau. Et, j’en prends à témoin tous les dieux égyptiens à tête d’oiseau, elle modifia son vol, recommença à s’élever, prit très résolument la direction du bois et… appela : kyou, kyou , revenez, revenez ! Je me hâtai de replier le drapeau et disparus rapidement par la lucarne du grenier.

Dix minutes plus tard, les quatre oiselets étaient de retour au logis, de même que Jaune-Rouge. Celle-ci était aussi fatiguée que moi. Mais elle les surveilla attentivement désormais et ne les laissa plus jamais s’envoler. Les quatre petits choucas donnèrent naissance avec les années à une nombreuse population à la tête de laquelle régnait une femelle : Jaune-Rouge. La différence d’âge entre elle et les autres oiseaux était très grande, elle avait plus d’ «autorité » sur eux qu’un despote ordinaire. Pour ce qui était de maintenir la troupe rassemblée, Jaune-Rouge surpassait tous les autres rassemblées, Jaune-Rouge surpassait tout les autres souverains que mon élevage eût jamais connus. Elle veillait attentivement sur tous les petits, elle était leur mère à tous car elle-même n’avait pas d’enfant.

Il serait édifiant de terminer ici la biographie de la choucas Jaune-Rouge, femme sans homme, vestale du bien public. Cela ferait sans doute une assez jolie conclusion. Mais le dénouement réel est tellement romanesque que j’ose à peine le raconter.

Trois ans après la grande catastrophe des choucas, par une journée venteuse et ensoleillée du début du printemps, une vraie journée de migration où les troupes de choucas et de freux nous survolaient l’une après l’autre, je vis se détacher d’une de ces troupes un projectile sans ailes en forme de torpille qui se précipita dans une chute vertigineuse. Mais juste au-dessus de notre maison, le projectile devint un oiseau qui freina sa chute par une légère oscillation et atterrit délicatement sur la girouette du toit. C’était un énorme choucas mâle, il avait des ailes à reflets bleus et un magnifique plumage, soyeux, brillant, presque blanc sur la nuque, tel que je n’en avais jamais vu à un choucas.

Jaune-Rouge, la reine, Jaune-Rouge, la despote, capitula sans aucune résistance. La femelle dominatrice redevint d’un seul coup une fillette timide et soumise qui balançait aussi joliment la queue et frémissait aussi délicieusement des ailes qu’une jeune fiancée. Quelques heures à peine après l’arrivée du mâle, ils ne faisaient plus qu’un et se conduisaient absolument comme une couple marié depuis longtemps. Chose très intéressante, le grand mâle n’essuya pour ainsi dire aucune attaque de la part des autres choucas. La reconnaissance de sa qualité de despote par celle qui avait régné jusque-là semblait le désigner à tous les membres de la colonie comme leur chef. Je ne connais de cas analogue que parmi les chiens.

Je n’ai aucune preuve scientifiquement irréfutable qui permette de dire que ce grand choucas était Vert-Jaune, le mari perdu de Jaune-Rouge. Les anneaux en celluloïd de couleur s’étaient depuis longtemps brisés et détachés.

Mais l’oiseau était sans aucun doute un membre de l’ancienne colonie. Cela se voyait à son caractère apprivoisé, à la facilité avec laquelle il entrait au grenier. Les choucas élevés à l’état sauvage qui s’établissaient chez nous se comportaient bien différemment. Il était certainement un des quatre ou cinq anciens, un des « consuls » de la première colonie. Mais je crois --- et j’espère --- que ce vieux héros était Vert-Jaune.

Le couple eut et éleva encore beaucoup de petit choucas. Il y a aujourd’hui à Altenberg plus de choucas que de creux dans le mur. Chaque niche, chaque cheminée, abrite un nid.

Longtemps avant la dernière guerre, mon père écrivait dans son autobiographie en parlant des choucas d’Altenberg : « Des essaims de ces noirs compagnons volent sur tout vers le soir autour des hauts pignons et communiquent entre eux par des cris perçants. Il me semble parfois que je les comprends : compagnons fidèle et intemporels, nous volerons autour de notre nid tant que la maison sera debout et nous protégera. »

Compagnons intemporels ! En fait, c’est cette intemporalité des choucas qui contribue à nous toucher.
Quand à l’automne ou par une douce journée d’hiver, les choucas chantent leurs chants de printemps, quand ils se livrent à leurs jeux fous avec la tempête, ils m’inspirent un peu les mêmes sentiments que le vert du sapin dans la neige ou la chanson du roitelet par un clair jour de gel, ces sentiments qui ont fait du sapin un symbole d’espérance et de constance.

Tchok est depuis longtemps disparu, entraîné par un destin inconnu. Jaune-Rouge, très vieille, a été tuée par le pistolet d’un aimable voisin ; je l’ai trouvée morte dans le jardin… Mais la colonie de choucas d’Altenberg vit. Des choucas volent autour d’Altenberg, ils volent exactement selon le chemin de Tchok prit le premier, ils utilisent pour s’élever les mêmes courants ascendants dont Tchok fut le premier à découvrir les propriétés. Ils suivent fidèlement toutes les traditions en usage dans la première colonie et que Jaune-Rouge préserva pour les transmettre jusqu’à celle d’aujourd’hui…

Que je serais heureux de mon sort si je trouvais, moi aussi, dans ma vie un seul chemin, que fouleraient après moi des générations de mes semblables, sans parler d’un « courant ascendant » qui, plus tard, pourrait aider les hommes à « prendre de la hauteur ».



Konrad Lorenz





Photos de Chouc, le Choucas des Tours.
Le Choucas de la paix


_________________
.7 Milliards de perpendiculaires et 264 espèces de singes.
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent
Revenir en haut Aller en bas
http://perpendiculaire.forumactif.com
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Les compagnons intemporels « Tchok le choucas » Et observation d’une colonie.   

Revenir en haut Aller en bas
 
Les compagnons intemporels « Tchok le choucas » Et observation d’une colonie.
Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» sauges et rosiers, bons compagnons?
» les quatre compagnons de Enya
» Recherche compagnons de voyage pour l'Autriche
» Recherche compagnons de voyage
» Notre 1er voyage Marocain en Février 2010

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Perpendiculaire :: Les Oiseaux :: Choucas des Tours - Choucas de la Paix- (soins)-
Sauter vers:  
Créer un forum | © phpBB | Forum gratuit d'entraide | Contact | Signaler un abus | Forum gratuit